"Théorie Royale de la Patatière", par M. A. Le Nôtre.

Si vous êtes pressé, allez directement aux Principes. Sinon commencez par goûter ces mots sur la patatière de Monsieur de la Quintinie, dont Le Nôtre disait qu'il était le La Bruyère des salades ou le Saint-Simon des poires : "Il est nécessaire que les yeux y trouvent d’abord de quoi être content et qu’il n’y ait rien de bizarre qui les blesse ; la plus belle figure pour un fruitier ou pour un potager, est celle qui fait un beau carré."


INTRODUCTION brève autant que pas pénible, en 3 § :

§ 1. Pendant tout le XVIIème, au confluent de l'eau du Brivet et de la remontée de la mer à Méan, l'agneau de pré salé de Brière est, aux dires mêmes du Roy, sans égal. Là où se mêlent "l'eau doulce" et "l'eau qui pyque", en effet, les troupeaux paîssent idéalement : y viennent à point naturellement les savoureux gigots que prise tant Louis XIV. Hélas, faute d'appétence pour la patate, ce que méconnaîtra toujours le Roy par un caprice tout fou, c'est le mariage entre gîgot et grenaille de pomme de terre [ou celui entre lotte et grenaille qui fît se pâmer un Benjamin Franklin tout juste débarqué d'Amérique à Auray, et peut être goûtée encore à la Closerie de Kerdrain]. La raison en est qu'au grand dam de son divin jardinier, le Roy lui refusait même qu'on parlât patate.

§ 2. La tristesse que cela causait en Le Nôtre se sublima sous la forme d'une "ejaculatio" tardive, mais définitive : le 2 janvier 1700 il rédige d'une seule traite d'une seule les fameux Principes de la Patatière. Ainsi, sentant qu'il ne passerait guère le siècle de la révolution  scientifique, il jette toutes ses forces dans son grand projet : "La Patatière du Roy, ou la science de la pomme en terre".

§ 3. Les plans qu'il a laissés témoignent de la violence de son double combat, avec l'interdit du Roy, mais aussi avec un moi interdit par sa propre audace : en trois croquis osés et deux feuillets tremblants, il brave le Roy Soleil et s'en remet à Dieu, submergé par la voix d'Aristote lui disant "à l'amitié même, préfère la vérité". Aussi à l'heure de sa mort, telle une dernière poignée de terre [amie de la patate], nous la jette-t-il enfin sa vérité à la face dans un spasme sublime :


PRINCIPES (le texte original des archives de Versailles) :

"Principia Mathepatata. Traité paradoxal de l'art de cultiver les patates dans les limites de la raison, ou royalement.

Croquis N°1


Les trois grands types de plantation :
Plans-patates en formation 3-4-3. Vue de dessus.
En formation 1-2-4-2-1. Vue de dessus.
Plantation Gilson, dite "Des patates en vrac", ou à la "Va comme je te pousse". Vue de dessus (un rond dans un carré).

Croquis N°2

Les 3 outils : triandine ou tétrandine à visée péripatéticienne Hermès, patatras, et méthode du touille-tru.

Croquis N°3

Schéma de deux patatières : l'une dite à "Prébuttée pyramidale", l'autre intégralement cubique, accompagnée de la mention "100/100 hors-sol".


Feuillet N°1

"Principia Mathepatata. Principes more geometrico de La Patatière du Roy.

Article 0. La patatière sera destinée au bonheur de l'humanité tout entière. Corollaire : et au bien-être de chaque Français qui
pourra en bénéficier à l'égal d'un Roy, en raison de son concept fort parfait (reprise du 'projet poulopot' du bon roy Henry).
Vocabulaire : le tubercule étant assez nouveau, nous dirons indifféremment 'patate' ou 'pomme en terre' pour parler de son objet principal, mais pour pour l'académie le premier raccourcis servira par sa clarté l'utile, la seconde dénomination étant réservé à la Science, pour bien distinguer la pomme qui est en terre de son illustre consoeur restée, plus communément, en l'air. Pour être complet au chapitre du vocabulaire scientifique, il faut enfin ajouter que sera dénommé 'ypomme de terre', le produit de tout cet affolement inédit. Passons maintenant à la Science proprement dite.

Article 1. La patatière se définit d'elle-même comme un champ de pommes en terre dans les limites de la Raison. Soit un champ de un mètre par un mètre de côtés sur terre, et de profondeur un mètre en terre. Soit un mètre cube. Son produit théorique, nonobstant la qualité pratique du plan-patate, fera invariablement d'après les lois de Thalès-Steiner-et-Trémodeu : 100 unités et 50 kilogrammes de pommes en terre propre.

Article 2. La patatière sera approvisionnée en une bonne terre beurrière ou motière de 9 plans-patates les années impaires et 10 plans-patates les paires. Pas un de plus. Sauf les années bissextiles ou leur nombre pourra être exceptionnellement porté à 11.
Si l'on a recours à un fumier
d'archive chevaline, il devra répondre de l'équation célèbre de Monsieur Prampart, 'l'an - 1 = 1', sans quoi il sera trop riche en azote et brûlera plutôt qu'il n'activera la plan-patate.

Article 3. Chaque plan-patate sera mis en terre suivant le plan qui ci-après à l'ouvrage ouvre deux possibilités. Soit en 3-4-3 (l'an bissextil : plus 1 dans le coin au levant pour garder la chaleur au long), soit en 1-2-4-2-1 (1-2-4-3-1).

Article 4. Chaque plan-patate sera déposé à dix centimètres et un centième [10,01] sous terre, au moyen de la technique du touille-tru traditionnelle.

Article 5. La Patatière étant auto-buttante, il sera ensuite parfaitement inutile de buter les plans. Même avec une variété précoce, on assistera, pour ainsi dire, à la Genèse d'un véritable petit monde au bout de 7 jours : "Le feuillage surgira au détour du dimanche comme si de rien n'estoit".

Article 6. Note sur le patatras : le petit bâton servant à déterminer avec exactitude le repos du plan-patate en terre [10,01 centimètres sous la frontière d'entre terre et air] doit être peint avec une rigueur Euclidienne. Car [10,01 # 10,00].

Article 7. Faire peindre chaque tige de mille feux. A défaut de Claude Le Lorrain pour conjurer les gelées de printemps, on immortalisera l'oeuvre en suivant, lettrum bi lettrum, les préceptes Dell' Academia del Fluo di Roma.

Article 8. Prier pour assurer la croissance patatière tout du long.

Article 9. Faire donner les Feux et Travaux de Monsieur Haendel, ou le Toc Toc Toc Toc de Lully.

Article 10. Pour la levée et la dépose, rassembler touille-tru, patatras et  récoltas de manière à ex poser aux yeux du monde ébloui les coulisses de l'entreprise que chacun puisse repartir content et capable d'enseigner à son tour. Ainsi se développera le plus sûrement, d'abord en notre beau pays de France, puis partout dans la Création la réduction  d'icelle aux besoins de l'humanité en peine : manger et regarder les étoiles.

Article 11. Hors des périodes de festivités susdites, faire protéger le bien par un diable de Tasmanie, une hyène de Sibérie ou un abomifreux du Pérou.

Fait à le 1700. A. Le Nôtre, jardinier du Roy"


Feuillet. N°2 (d'une écriture à peine lisible et descendante, NDR) :

"A mon Roy, je  crois enfin pouvoir ne pas avoir honte de confier que son jardinier est en somme devenu, au prix de bien moult efforts : le Thalès de la Patatière. Ayant au reste légué ainsi à l'humanité souffrante plus qu'il ne fût promis à aucun jardinier, je puis m'en aller en paix.
 A Dieu. "

Ce ne fût que cela. Mais cela fût tout. Car depuis ce temps-là trois patatières en moins de quatre siècles ont éclos dans tout le royaume de France, faisant passer le projet pré-humaniste de Le Notre de l'état de simple lueur dans la nuit à lumière sur le monde de l'ère post-carbone. La première l'année de sa mort [1700], par le fils caché de Louis XIV dans les jardins de la Reine, à gauche sous le balcon de la Grande Chaumière. La seconde à Saint-Lyphard en l'an 2008* par les bons soins du citoyen Pierre Gervot. Et la troisième à Grenoble, l'an 2012, sous l'égide du Jardin des Cairns en l'enceinte du Couvent Sainte-Marie d'en Haut (actuel Musée Dauphinois).


***RETOUR***


Notes :
* Commune de chaumières extraordinaire située au plus près du marais de Brière où étaient élevés les agneaux de pré-salé du Roy, et où Le Nôtre acquît sa masure historique de Kerveloche et fît ses premières esquisses de "son grand projet".


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